source wikipédia
Victor Cousin est issu d'une famille modeste : né dans le faubourg Saint-Antoine, il est le fils d'un ouvrier joaillier au Marché-Neuf et d'une repasseuse. Il nait en pleine Révolution française, dont il est à sa manière un héritier.
Il bénéficie du système scolaire institué par Napoléon Bonaparte, alors Premier Consul, créateur des lycées en 1802. À l'âge de 10 ans, Victor devient élève du lycée Charlemagne, où il va faire de brillantes études jusqu'à l'âge de dix-huit ans.
La formation classique reçue au lycée lui donne le goût de la littérature. Il est aussi réputé parmi ses camarades pour sa connaissance du grec. Il se lie alors avec François Guizot et Abel-François Villemain.
Il obtient le prix d'honneur du Concours général de 1810, ce qui lui permet d'être exempté du service militaire et admis de droit au Pensionnat normal.
Bachelier dès quatorze ans, il est reçu à l'agrégation de lettres à 21 ans.

Le , Victor Cousin soutient une thèse latine de philosophie, intitulée De Methodo sive de analysi. La Bibliothèque interuniversitaire de la Sorbonne conserve aujourd'hui ses brouillons préparatoires à une thèse française consacrée à l'étude de Thucydide, mais elle n'a jamais été soutenue par son auteur.
Pierre Laromiguière est alors chargé du cours de philosophie. Dans la deuxième préface aux Fragments philosophiques, où il expose les influences philosophiques qui ont marqué sa vie, Cousin parle avec émotion de la reconnaissance qu'il éprouvait en se souvenant de ce jour où il avait entendu Laromiguière pour la première fois. Il prétend que ce jour avait décidé de sa vie entière, car Laromiguière enseignait la philosophie de Locke et de Condillac, en la modifiant intelligemment sur certains points, avec une clarté et une grâce qui, au moins en apparence, faisaient disparaître les difficultés, et avec un charme et une bonhomie spirituelle qui pénétraient et soumettaient.
La deuxième grande influence philosophique dans sa vie est celle de Pierre-Paul Royer-Collard (1763-1845). Cet enseignant, dit-il, par la sévérité de sa logique, la gravité et le poids de chacun de ses mots, l'avait peu à peu détourné, mais non sans résistance, des sentiers battus de Condillac, pour le mener dans la voie qui devait devenir si facile, mais qui était alors pénible à suivre et peu fréquentée, celle de la philosophie du bon sens du philosophe écossais Thomas Reid.
Cousin refuse le poste d'auditeur au Conseil d'État que lui offre Jean-Pierre de Montalivet, ministre de l'Intérieur de Napoléon de 1809 à 1814, car il veut lui aussi enseigner la philosophie.
Nommé professeur au lycée Napoléon (actuel lycée Louis-le-Grand), il obtient rapidement un poste de maître de conférences à l'École normale supérieure, où ses premiers élèves sont Jean-Philibert Damiron et Théodore Simon Jouffroy.
En 1815, Cousin est nommé suppléant de Royer-Collard, titulaire de la chaire d'histoire de la philosophie moderne à la Sorbonne. Honoré de Balzac est, de 1816 à 1819, un de ses élèves les plus admiratifs .
Attaché à combattre le scepticisme, Cousin entend fonder la philosophie sur le sens commun. Sa méthode prend appui sur la psychologie, tandis que la métaphysique est réduite à un ensemble de faits intellectuels dont il faut rendre compte.
Son intérêt pour la pensée allemande postérieure à Leibniz se manifeste dès son cours de 1815-1816. Il se lance dans l'étude de la philosophie de Kant, qu'il lit dans une traduction en latin. C'est lui qui parle pour la première fois de Kant dans une université française.
Il s'éloigne alors de l'école écossaise du sens commun.
Sa rencontre durant l'hiver 1816-1817 avec Auguste Schlegel et Germaine de Staël, qui a écrit dans De l'Allemagne que « la nation allemande peut être considérée comme la nation métaphysique par excellence », l'amène à faire un premier voyage en Allemagne, à Heidelberg, pendant les vacances de l'été 1817.
Au cours de ce voyage, il fait la connaissance de Hegel et d'autres philosophes. Hegel écrira que Cousin est venu en Allemagne faire des « courses philosophiques ». Il lui offre un exemplaire de son Encyclopédie des sciences philosophiques. Les deux hommes ont des vues politiques qui les rapprochent : lutte contre le cléricalisme et le conservatisme, monarchie constitutionnelle, héritage de la Révolution et de l'Empire.
À son retour, Cousin se détache de la philosophie écossaise pour se tourner vers les pensées de Kant, de Fichte, de Schelling et de Hegel. Il introduit alors les notions d'absolu et d'idéal dans la philosophie française. Il concilie la métaphysique et la psychologie en prenant le moi comme principe.
Un autre penseur qui l'influence à cette époque est Maine de Biran, dont Cousin considère qu'il est de son temps en France un observateur psychologique hors pair.
En 1817-1818, il fait un cours sur le beau à l'École normale supérieure, puis à la faculté des lettres, qui lui assure une audience considérable parmi ses contemporains. Ce cours, publié par la suite sous le titre Du Vrai, du Beau et du Bien puis constamment révisé, est son ouvrage le plus célèbre et l'exposé le plus général de sa philosophie.
Il y expose sa méthode éclectique, qui consiste à étudier les différents systèmes apparus au cours de l'histoire de la philosophie et à les analyser afin d'en distinguer les éléments de vrai et de faux et de parvenir à un système valable du point de vue d'une raison impersonnelle. Il ne s'agit donc pas de concilier entre elles les écoles de philosophie, mais il ne s'agit pas non plus, comme pour Hegel, de considérer le faux comme un moment du vrai. La méthode éclectique est en ce sens le contraire de la méthode dialectique.
L'éloquence de Cousin suscite un grand enthousiasme dans la jeunesse cultivée, mais, en 1821, son cours est suspendu à cause de ses idées libérales.

Victor Cousin se trouve alors privé d'emploi public car il est aussi évincé de l'École normale supérieure. Il devient précepteur d'un des fils du maréchal Lannes.
Il travaille aussi à l'édition d'?uvres inédites de Proclus (412-485), des ?uvres complètes de Descartes ainsi qu'à une traduction intégrale des ?uvres de Platon.
Sa traduction du corpus platonicien est la première intégrale en France. Toutefois, entreprise lorsqu'il se retrouve privé de toute charge d'enseignement avec la fermeture de l'École normale en 1822, elle vise plus à poursuivre sa « campagne philosophique » qu'à présenter Platon. Michel Narcy juge ainsi que « Platon l'intéresse moins en lui-même que pour les idées qu'il permet de véhiculer ou l'appui qu'il peut fournir à son entreprise de restauration de la métaphysique. ».
Un second voyage en Allemagne en 1824 est marqué par son arrestation pour motifs politiques sur dénonciation des autorités françaises. Accusé de carbonarisme, il est arrêté à Dresde, puis transféré à Berlin, où il est assigné à résidence jusqu'en . Il fréquente alors assidument Hegel et fait la connaissance de ses disciples comme Eduard Gans ou Heinrich Gustav Hotho. Il obtient des cahiers des cours de Hegel sur la philosophie de l'histoire, l'histoire de la philosophie et l'esthétique, qu'il mettra à profit dans son propre enseignement.
Il est finalement libéré grâce à l'intervention de Hegel et sur les instances du représentant diplomatique de la France.
Cousin revient en France assez découragé. « Je trouve les affaires publiques si déplorablement conduites que je ne veux pas m'en occuper. Pythagore m'occupe plus que M. de Villèle, et j'en suis à ne pas comprendre M. Royer-Collard, mon meilleur ami politique, qui essaye de se placer entre deux partis aveugles qui ne le comprennent pas. ».
Le ministère libéral dirigé par Martignac lui permet de retrouver () sa chaire d'Histoire de la philosophie moderne à la Sorbonne aux côtés de Villemain et de Guizot. Il fait alors un cours célèbre qui marque sa réapparition triomphale sur la scène académique et qui est un manifeste de politique libérale autant qu'un cours de philosophie.
C'est à cette époque que se rapporte ce témoignage de Jules Barthélemy-Saint-Hilaire (1805-1895) :
« La personne de l'orateur devait contribuer à la magie qu'il exerçait. M. Cousin avait alors trente-six ans. Il était dans toute sa virilité. Sa taille était assez élevée, et il était très bien fait ; ses yeux lançaient à tout moment des éclairs ; les traits de la figure étaient réguliers, et d'une beauté sculpturale ; la physionomie très expressive et mobile, attestait l'habitude de la pensée et du travail ; quelques rides sur le front et des joues amaigries étaient loin de déparer l'ensemble. La voix était sonore, d'un timbre qui n'était, ni trop grave, ni trop aigu ; elle n'avait rien de précipité, et elle n'était pas lente. Elle se faisait entendre dans toutes les parties de la salle ; pas un mot n'était perdu. Une chevelure très brune et très abondante surmontait le visage, qu'encadrait un collier de barbe allant sous le menton. Le costume était l'habit et le pantalon noirs. Le geste était sobre ; et comme il n'était pas fréquent, il ne pouvait pas détourner l'attention des auditeurs. »
Le témoignage de Paul-François Dubois (1793-1874) va dans le même sens : « M. Cousin, debout dans sa chaire, dominant tout l'auditoire, paraissait tirer des profondeurs de la méditation ses pensées, trahies seulement par le feu de son regard noir et flamboyant, montant pour ainsi dire tout armées, ou se dégageant dans le trajet, pour tomber comme des perles dans l'écrin d'une phrase accomplie. »
Après la révolution de juillet 1830, qui porte au pouvoir Louis-Philippe d'Orléans, fils du régicide Philippe-Égalité, Victor Cousin est nommé professeur titulaire à la Sorbonne, membre du Conseil royal de l'Instruction publique et directeur de l'École normale supérieure. Il est fait commandeur de la Légion d'honneur, et promu conseiller d'État et pair de France (). On dit qu'il devient le « roi des philosophes » comme Louis-Philippe I est devenu le « roi des Français ».
Il écrit alors à Schelling : « Il y a ici un parti nombreux et puissant qui me déteste. D'abord il me déteste pour la guerre que j'ai faite, depuis ma première jeunesse, à la mauvaise philosophie qui régnait dans ce pays. Ensuite il me déteste parce que je ne me suis pas prêté à détruire de plus en plus le peu de monarchie qu'il nous reste. Il me déteste surtout parce que je défends opiniâtrement l'intervention de la religion dans l'éducation du peuple ».
Élu à l'Académie française en remplacement du mathématicien Joseph Fourier (1768-1830) le , au détriment de Benjamin Constant, il est reçu par l'abbé Charles-Marie de Feletz le . Par la suite, il soutient les candidatures de Victor Hugo, d' Alfred de Falloux et de Lacordaire et fait partie de la commission du dictionnaire. En 1832, il devient membre de l'Académie des sciences morales et politiques, lors de la réorganisation de cette institution.
Il apporte son concours au Bulletin du Bibliophile, que le libraire-éditeur Joseph Techener fonde avec Charles Nodier en 1834.
Après avoir effectué des missions scientifiques en Prusse et aux Pays-Bas, il devient pendant quelques mois ministre de l'Instruction publique dans le second ministère Thiers (1 mars-).
Son influence est immense et on peut le considérer, aux côtés de François Guizot comme un précurseur de l'?uvre scolaire de la III république.
Président du jury de l'agrégation de philosophie à partir de 1840, il exerce un pouvoir absolu sur l'enseignement de cette discipline dont il contrôle aussi bien le contenu doctrinal que la transmission. Il attache son nom au nouveau programme de philosophie et prend quelquefois la parole à la Chambre des pairs sur les questions d'éducation.
En 1844, il prononce un discours sur la Défense de l'université et de la philosophie à propos de la loi sur l'instruction secondaire. Les pairs envisagent en effet de supprimer l'enseignement de la philosophie dans les collèges royaux, car ils ne sont pas favorables à ce que l'on mette la jeunesse en contact avec cette discipline. Cousin répond en disant que l'on peut enseigner la métaphysique à des élèves de seulement quinze ans ; que la philosophie de Descartes, que le duc Victor de Broglie considère appropriée seulement à l'université, n'est pas dangereuse, que le doute cartésien vise seulement à établir l'existence de l'âme et celle de Dieu tout comme Fénelon et Bossuet. Cousin fait là un amalgame historique assez grossier, mais son discours atteste, comme l'explique Jacques Derrida, une « habilité oratoire et une rhétorique politique très sûres » et sans équivalent parlementaire.
Sous le Second Empire, Cousin se consacre exclusivement aux lettres.
Il est nommé professeur honoraire à la Sorbonne en novembre 1855 et se retire à Cannes. Il se plonge dans l'étude de l'histoire des femmes célèbres du XVII siècle.
Il meurt en 1867 et est inhumé au cimetière du Père-Lachaise (division 4).