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Cicéron
Image illustrative de l'article Cicéron
Marcus Tullius Cicero
(détail, musées du Capitole).

Titre Consul (63 av. J.-C.)
Distinctions Pater Patriae
Imperator
Autres fonctions Questeur
Édile
Préteur
Proconsul
Biographie
Naissance
Arpinum
Décès 7 décembre 43 av. J.-C. (à 63 ans)
Formies
Père Marcus Tullius Cicero
Mère Helvia
Conjoint Terentia (-79 à -46)
Publilia (-46 à -45)
Enfants Tullia Ciceronis
Marcus Tullius Cicero Minor

Cicéron, dont le nom romain (tria nomina) est Marcus Tullius Cicero, né le à Arpinum en Italie et mort assassiné le à Formies, est un avocat, homme d'État, philosophe et écrivain romain. Il intervient dans les crises de la fin de la République romaine et finit victime des proscriptions en -43.

Citoyen romain de province, il naît dans une famille de la classe équestre bien implantée à Arpinum, ville du Latium située à 100 km au sud-est de Rome. N'appartenant pas à la nobilitas, il n'est pas destiné à un rôle politique majeur et sera donc un homo novus dans les milieux dirigeants de Rome de la fin de la République. Rome est en proie à une crise politique majeure depuis l'époque des Gracques (-130/-120), conflit opposant les républicains conservateurs (optimates, le parti sénatorial) et les populistes (populares), antagonisme qui s'incarne dans les guerres civiles qui émaillent la fin de la République romaine, notamment dans la lutte entre Sylla (138-78) et Marius (157-86), puis entre Pompée (106-48) et César (100-44) dans les années 50 et 40 av. J.- C..

Après une solide formation de rhétorique et de droit, Cicéron réussit, grâce à son talent d'avocat, à se constituer suffisamment d'appuis pour accéder en -63 à la magistrature la plus élevée du cursus honorum, le consulat. C'est en tant que consul qu'il doit affronter le complot du populiste Catilina, qu'il déjoue grâce à quatre discours devant les sénateurs, les Catilinaires.

Mais ce succès qui fait sa fierté provoque une condamnation à l'exil en -58, pour avoir fait exécuter plusieurs conjurés sans respecter les procédures légales. Revenu à Rome en -57, il ne joue plus de rôle important sur une scène politique dominée par Pompée et César, qui vient de commencer la conquête de la Gaule. Après la fin de cette guerre (-51), César entre en rébellion en -49, ce qui provoque une guerre civile. Cicéron rallie le camp de Pompée, avec hésitation, puis accepte de s'accommoder du pouvoir de César. Après l'assassinat de César, il se rallie à son fils adoptif, Octavien (futur Auguste) contre Marc Antoine, contre lequel il prononce quatorze discours, les Philippiques. Cette opposition lui vaut d'être proscrit et tué en 43 av. J.-C.

Orateur remarquable, Cicéron est l'auteur de nombreux textes considérés comme des modèles de la langue latine classique et dont une grande partie nous est parvenue. Il consacre sa période d'inactivité politique à la rédaction d'ouvrages sur la rhétorique et à l'adaptation en latin des théories philosophiques grecques. En partie perdus pendant le Moyen Âge, ses ouvrages connaissent un regain d'intérêt durant la renaissance carolingienne, et surtout durant la Renaissance et à l'époque classique. Sa réputation s'affaiblit au XIX siècle et dans la première moitié du XX siècle, où il est considéré comme un simple compilateur des philosophes grecs. Pierre Grimal considère cependant qu'il a été un intermédiaire précieux, qui nous a transmis une partie de la philosophie grecque. Dans le domaine politique, les jugements des historiens ont souvent été sévères : intellectuel égaré au milieu d'une foire d'empoigne, parvenu italien monté à Rome, opportuniste versatile, « instrument passif de la monarchie larvée » de Pompée puis de César selon des spécialistes tels que Theodor Mommsen et Jérôme Carcopino.

Sa correspondance - 954 lettres nous sont parvenues - est, par la variété de ton, la spontanéité de l'expression et la charge émotionnelle qu'elles portent, un témoignage exceptionnel sur la vie de leur auteur et sur l'histoire troublée de la fin de la République romaine.

Biographie

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Origine, famille et alliances

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Le Jeune Cicéron lisant, fresque de Vincenzo Foppa de Brescia, v. 1464.

Cicéron naît en , le troisième jour du mois de janvier, à Arpinum, un municipe de citoyenneté romaine du Latium, à 110 km au sud-est de Rome, dans le pays des Volsques, longtemps adversaires des Romains. Il a un frère cadet, Quintus. Sa mère se prénomme Helvia. Il est, par son père, d'une famille plébéienne, la gens des Tullii, élevée au rang équestre sans doute deux générations auparavant. Cette élévation offre la possibilité d'envisager une carrière politique à Rome. Ainsi, le père de Cicéron acquiert une propriété à Rome, non pas pour lui, mais pour que ses fils aient un pied-à-terre en ville. Cicéron plaisanta à plusieurs reprises sur les ascendances fictives plus prestigieuses qu'on lui prêta comme Servius Tullius ou Manius Tullius Longus.

Son cognomen, Cicero, peut être traduit par « pois chiche, verrue ». Ce cognomen lui viendrait d'un ancêtre ayant eu une verrue ou, selon Plutarque, dont le bout du nez aurait eu la forme du pois chiche.

Après quelques succès juridiques et un séjour en Grèce, Cicéron épouse Terentia, richement dotée et issue d'une influente famille plébéienne, les Terentii, qui lui ouvrent l'accès à l'aristocratie romaine, indispensable pour s'élever dans la carrière politique (le cursus honorum). La date de ce mariage n'est pas connue, située vers ou .

Il en eut deux enfants, séparés d'une dizaine d'années. Sa fille Tullia, née au milieu des années 70 av. J.-C., lui fut toujours très chère. Dans sa recherche d'alliance avantageuse, il la fiance dès l'âge de huit ans à un membre de la très influente famille des Calpurnii, de la branche des Frugi. Le mariage a lieu en 63. Après le décès de son gendre en 57, il remarie Tullia au riche Furius Crassipes, union rompue au bout de deux ou trois ans pour des raisons inconnues. En 50, mettant Cicéron devant le fait accompli, Tullia choisit d'épouser Publius Cornelius Dolabella, de dix ans plus jeune qu'elle, divorcé et déjà de mauvaise réputation.

Avec son fils Marcus, né en 65, les relations ne furent pas aussi sereines. Cicéron veut en faire un autre lui-même, mais Marcus semble davantage attiré par une carrière militaire, en Espagne avec César. En 44, Cicéron l'envoie parfaire sa formation philosophico-rhétorique à Athènes. Sa correspondance de l'année 44 le montre très attentif à ses progrès et il mobilise son ami Atticus et son secrétaire Tiron pour que le jeune homme ne manque de rien (et tienne son rang en regard de ses camarades d'étude, fils de la plus haute aristocratie). On l'y voit aussi questionner ses relations de passage à Athènes quant au comportement de son fils, preuve qu'il avait des doutes.

Le divorce d'avec Terentia en 47/46, couplé au décès de Tullia en 45, le mit dans une posture financière critique à la fin de l'automne 44, au moment précis où il se lançait dans son dernier combat politique, contre Antoine. Il devait en même temps rembourser la dot de Terentia par annuités et se faire rembourser celle de Tullia de la même façon. Or Dolabella ne s'acquittait pas. La correspondance avec Atticus atteste sa hantise d'être mis en défaut.

Les années de formation

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Cicéron et son frère Quintus sont envoyés à Rome pour étudier. Le poète Archias les forme aux classiques grecs Homère et Ménandre. L'initiation aux activités publiques se fait comme auditeur des personnalités les plus actives du forum. Ainsi Cicéron fréquente assidûment les orateurs Crassus puis Antoine l'Orateur et le jurisconsulte Scævola l'Augure.

La guerre sociale éclate pendant cette période de formation. Cicéron s'engage dans l'armée à 17 ans, une obligation pour qui veut faire ensuite une carrière publique : il se trouve sous les ordres du consul Pompeius Strabo, puis de Sylla ; c'est vraisemblablement à cette époque qu'il fait la connaissance de Pompée, fils de Strabo, qui a le même âge que lui. Peu désireux de faire une carrière militaire, il quitte l'armée à la fin du conflit en 88 av. J.-C. et revient à ses études, tandis que les vainqueurs de la guerre civile Marius et Sylla se disputent le pouvoir.

Après la mort de Scævola l'Augure, Cicéron poursuit l'étude du droit avec son cousin Quintus Scævola le pontife. Le stoïcien Aelius Stilo lui transmet son intérêt pour le passé et la langue de Rome. Sa formation philosophique est assurée en grec par des philosophes que la guerre contre Mithridate VI oblige à s'installer à Rome : après l'épicurien Phèdre, Cicéron travaille la dialectique avec le stoïcien Diodote et suit les enseignements de l'académicien Philon de Larissa. Philon a la particularité de combiner la philosophie et la rhétorique grecque, spécialités habituellement professées par des maîtres différents, et pratique comme Carnéade avant lui la discussion selon les points de vue opposés pour approcher la vérité. Cicéron se passionne pour sa philosophie, comme il le confiera sur la fin de sa vie.

Cicéron fait un début remarqué comme avocat en avec une affaire complexe de succession, le Pro Quinctio. En , il défend Sextus Roscius, accusé de parricide ; soutenu par les Caecilii Metelli, une des grandes familles de la nobilitas, il s'attaque à un affranchi du dictateur Sylla, tout en veillant à épargner ce dernier. Il gagne le procès mais s'éloigne quelque temps de Rome pour parfaire sa formation en Grèce, de 79 à 77 av. J.-C. À Athènes, où il se lie d'amitié avec son compatriote Atticus. Il suit l'enseignement d'Antiochos d'Ascalon, académicien comme Philon de Larissa mais plus dogmatique, des épicuriens Zénon de Sidon et Phèdre, et du savant stoïcien Posidonius d'Apamée. Puis, à Rhodes, de 78 à , il perfectionne sa diction auprès du célèbre rhéteur Molon. Plutarque rapporte qu'à son premier exercice, Cicéron impressionne son maître par sa maîtrise de l'expression grecque et la qualité de son argumentation. De Molon, Cicéron apprend à maîtriser sa voix sans les excès qui l'épuisent. Comme bon nombre d'aristocrates romains, il se fait initier aux mystères d'Éleusis, consacrés aux divinités de la nature et des morts.

À la fin de cette période de formation, tant oratoire qu'intellectuelle et philosophique, Cicéron revient à Rome et reprend son activité d'avocat, ce qui entretient sa réputation et développe ses relations. Ses contacts avec la nobilitas lui permettent d'épouser la riche et aristocratique Terentia. Elle lui donne une fille, Tullia, et un fils, Marcus, peu avant son consulat.

Les débuts en politique

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Les habitants de Centuripe en Sicile renversant la statue de Verrès. Gravure italienne, s.d.

Ayant atteint l'âge minimum légal de 30 ans pour postuler aux magistratures, Cicéron se lance dans la carrière politique : en , il entame le cursus honorum en étant élu questeur, fonction qu'il exerce à Lilybée en Sicile occidentale, et qui lui ouvre l'admission au Sénat. Il acquiert sa célébrité en août en défendant les Siciliens dans leur procès contre Verrès, ancien propréteur de Sicile qui est impliqué dans des affaires de corruption, et qui a mis en place un système de pillage d'?uvres d'art. Tandis que Verrès tente en achetant les électeurs de faire échouer la candidature de Cicéron à l'édilité, ce dernier recueille de nombreuses preuves en Sicile tout en se faisant élire édile. En août 70, l'accusation portée par Cicéron est si vigoureuse et si bien soutenue par un imposant défilé de témoins à charge que Verrès, qui pourtant défendu par le plus grand orateur de l'époque, le célèbre Hortensius, s'exile à Marseille immédiatement après le premier discours (l'actio prima). Cicéron fait malgré tout publier l'ensemble des discours qu'il a prévus (les Verrines), afin d'établir sa réputation d'avocat engagé contre la corruption.

Après cette entrée dans la vie judiciaire et politique, Cicéron poursuit les étapes du cursus honorum comme édile en . Les Siciliens le remercient par des dons en nature, qu'il emploie au ravitaillement de Rome, faisant ainsi baisser le prix du blé, et augmentant sa popularité. Selon les devoirs de sa charge, il organise les jeux de Céres, les jeux floraux, les jeux romains, avec la magnificence que lui permet sa fortune, sans fastes excessifs ni mesquinerie. La même année, il prend la défense de M. Fonteius, ancien gouverneur de Gaule Transalpine, que plusieurs peuples gaulois accusent de concussion, cause similaire à celle de Verrès, mais dans laquelle Cicéron a le rôle opposé de défenseur. Il insiste sur le service rendu par Fonteius qui maintint l'ordre face à des populations belliqueuses, à une époque où les commandants militaires efficaces ne sont pas nombreux, et qualifie les accusateurs de barbares. L'issue du procès n"est pas connue.

Il devient préteur en  : il défend cette année-là le projet de loi du tribun de la plèbe Caius Manilius, qui propose de nommer Pompée commandant en chef des opérations d'Orient, contre Mithridate VI ; son discours Pro lege Manilia marque ainsi une prise de distance par rapport à la faction conservatrice des optimates opposée à ce projet, et lui fait profiter de la popularité de Pompée. Sa charge de préteur n'empêche pas Cicéron de plaider dans de nombreuses affaires. En décembre, Manilius est accusé de concussion devant le tribunal présidé par Cicéron. Ce dernier doit raccourcir la procédure habituelle pour traiter l'affaire dans les derniers jours de sa préture et parvient à calmer les protestations de la foule en proposant de défendre lui-même Manilius.

Cicéron pourrait enchaîner sur une charge de propréteur et gouverner une province, il préfère assurer sa présence permanente au Forum, et préparer sa candidature au consulat avec l'aide de son frère Quintus, connu pour son petit manuel de campagne. Dès cette époque, il songe à incarner une troisième voie en politique, celle des viri boni (« hommes de bien »), louvoyant entre le conservatisme des optimates et le réformisme de plus en plus radical des populares, d'où émergent des personnalités comme César ou Catilina.

La glorieuse année 63 av. J.-C.

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Désormais proche du parti conservateur, Cicéron se présente au consulat pour l'année contre le démagogue Catilina, qu'il attaque violemment dans son discours de candidature (In toga candida). Il est élu à l'unanimité et au premier rang, le premier consul homo novus (dépourvu d'ancêtres ayant obtenu une magistrature curule) depuis plus de trente ans, ce qui déplaît à certains : « Les nobles [?] estimaient que le consulat serait souillé si un homme nouveau, quelque illustre qu'il fût, réussissait à l'obtenir. ».

Dès le début de son consulat, il s'oppose au projet de loi agraire du tribun de la plèbe Publius Servilius Rullus proposant, au profit des citoyens pauvres, le lotissement massif de l'ager publicus et l'achat de terres, une provocation contre l'aristocratie. Cicéron gagne la neutralité de son collègue le consul Antonius Hybrida, favorable au projet, en lui échangeant la charge de proconsul de Macédoine qu'il doit occuper l'année suivante contre celle de Gaule cisalpine. Pour se concilier la majorité conservatrice, il provoque le rejet de cette proposition par ses discours De lege agraria contra Rullum.

Une autre attaque vient du tribun Titus Labienus, qui accuse Caius Rabirius de haute trahison, pour avoir tué le tribun factieux Saturninus, trente-sept ans plus tôt et sur ordre du Sénat. Condamné par deux juges, Rabirius fait appel au peuple et est défendu par Hortensius et Cicéron dont le Pro Rabirio ne semble pas emporter l'adhésion de l'assemblée. L'intervention du préteur Metellus Celer provoque opportunement la levée de la réunion populaire, et l'abandon de la procédure. En retour, Cicéron renonce publiquement au proconsulat de Gaule cisalpine et fait attribuer cette province à Metellus Celer, comme propréteur pour l'année suivante.

Pour protéger l'approvisionnement de Rome et sécuriser son port Ostie des menaces des pirates, Cicéron lance les travaux de réfection des murailles et des portes d'Ostie, qui seront achevés par Clodius Pulcher en .

Cicéron démasque Catilina, tableau de Cesare Maccari (1840-1919).
« Ils quittèrent tous le banc sur lequel il était assis » (Plutarque, Vie de Cicéron, XVI (trad. Ricard: XXI)).

Cicéron organise les élections consulaires, en juillet selon certains historiens, ou plus tard en septembre . Ayant de nouveau échoué, Catilina prépare un coup d'État, dont Cicéron est informé par des fuites. Le 8 novembre, il apostrophe violemment Catilina en pleine session du Sénat, par le célèbre exorde de la première Catilinaire : Quousque tandem abutere, Catilina, patientia nostra ? (« Jusqu'à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ? »). Découvert, Catilina quitte Rome pour fomenter une insurrection en Étrurie, confiant à ses complices l'exécution du coup d'État à Rome. Le lendemain, Cicéron informe et rassure la foule romaine en prononçant sa deuxième Catilinaire, et promet l'amnistie aux factieux qui abandonneront leurs projets criminels. Puis il parvient à faire voter par le Sénat un senatus consultum ultimum, procédure exceptionnelle votée lors de crises graves et qui donne le droit d'exercer l'autorité suprême, militaire et civile.

Mais un scandale politique vient soudain compliquer la crise : le consul désigné pour , Lucius Licinius Murena, est accusé par son concurrent malheureux Servius Sulpicius Rufus d'avoir acheté les électeurs, accusation soutenue par Caton d'Utique. Pour Cicéron, il est hors de question d'annuler l'élection et d'en organiser de nouvelles. Il assure donc la défense de Murena et le fait relaxer, malgré une probable culpabilité, en ironisant sur la rigueur stoïcienne qui mène Caton sur des positions disproportionnées et malvenues : si « toutes les fautes sont égales, tout délit est un crime ; étrangler son père n'est pas se rendre plus coupable que tuer un poulet sans nécessité ».

Dans l'intervalle, les conjurés restés à Rome s'organisent et recrutent des complices. Par hasard, ils contactent des délégués allobroges, promettant de faire droit à leurs plaintes fiscales s'ils suscitent une révolte en Gaule narbonnaise. Les délégués, méfiants, avertissent les sénateurs. Cicéron leur suggère d'exiger des conjurés des engagements écrits, qu'ils obtiennent. Ayant récupéré ces preuves matérielles indiscutables, Cicéron confond publiquement cinq conjurés (troisième Catilinaire, du 3 décembre), dont l'ancien consul et préteur Publius Cornelius Lentulus Sura. Après débat au Sénat (quatrième Catilinaire), il les fait exécuter sans jugement public, approuvé par Caton mais contre l'avis de Jules César, qui a proposé la prison à vie. Catilina est tué en avec ses partisans dans une vaine bataille à Pistoia.

Dès lors, Cicéron s'efforce de se présenter comme le sauveur de la patrie (il fut d'ailleurs qualifié de Pater patriae, « Père de la patrie », par Caton d'Utique) et, non sans vanité, fait en sorte que personne n'oublie cette glorieuse année 63. Pierre Grimal estime toutefois que ce trait d'orgueil est dû à un manque de confiance en soi et tient plus de l'inquiétude que de l'arrogance.

Sa fortune

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Cicéron est depuis sa questure membre du Sénat romain, sommet de la hiérarchie sociale, milieu aristocratique et fortuné. Sa richesse est essentiellement basée sur un patrimoine foncier, estimé à 13 millions de sesterces. C'est une fortune à peine supérieure à celle de la masse des sénateurs et des chevaliers, ordre dont est issu Cicéron, et qui est généralement de quelques millions de sesterces, mais moindre que celle de son ami Atticus, située entre 15 et 20 millions de sesterces, et très en deçà de la richesse des Crassus, Lucullus ou Pompée, qui égalent ou dépassent les cent millions de sesterces.

Cicéron possède à Rome même quatre immeubles, et une somptueuse domus sur le Palatin, vieux quartier patricien, qu'il a achetée en à Crassus pour 3,5 millions de sesterces. S'y ajoutent dans la campagne italienne dix exploitations agricoles (villae rusticae), sources de revenus, plus six deversoria, petits pied-à-terre. Après son achat de -62, il plaisante avec son ami Sestius sur sa situation financière : « Apprenez que je suis maintenant si chargé de dettes que j'aurais envie d'entrer dans une conjuration, si l'on consentait à m'y recevoir ».

Vue panoramique d'un paysage impressionniste
Cicéron dans sa villa de Tusculum, toile de Turner (1775-1851).

Quoique sa fortune soit très loin de celle des richissimes Lucullus ou Crassus, Cicéron peut et veut vivre luxueusement. Dans sa villa de Tusculum, il fait aménager un gymnase et d'agréables promenades sur deux terrasses, lieux de détente et de discussion qu'il nomme Académie et Lycée, évocations de l'école de Platon et de celle d'Aristote. S'aidant des conseils d'Atticus, il décore sa villa d'Arpinum d'une grotte artificielle, son Amalthéum, évoquant Amalthée qui allaita Jupiter enfant.

Son activité d'avocat pratiquée gratuitement est la seule activité honorable pour un sénateur, interdit de pratique commerciale ou financière. Cela ne l'empêche pas de fréquenter les milieux d'affaires, plaçant ses surplus de trésorerie ou empruntant chez son ami le banquier Titus Pomponius Atticus. Il investit parfois par l'intermédiaire de ses banquiers, plaçant par exemple 2,2 millions de sesterces dans une société de publicains. Parmi ces relations intéressées, Cicéron nous parle aussi de Vestorius, « spécialiste du prêt, qui n'a de culture qu'arithmétique, et dont la fréquentation pour cette raison ne lui est pas toujours agréable », et de Cluvius, financier qui lui léguera en une partie de ses propriétés, dont des boutiques à Pompéi, en fort mauvais état ; mais Cicéron est un investisseur philosophe :

« Deux de mes boutiques sont tombées ; les autres menacent ruine, à tel point que non seulement les locataires ne veulent plus y demeurer, mais que les rats eux-mêmes les ont abandonnées. D'autres appelleraient cela un malheur, je ne le qualifie même pas de souci, ô Socrate et vous philosophes socratiques, je ne vous remercierai jamais assez !? En suivant l'idée que Vestorius m'a suggérée pour les rebâtir, je pourrai tirer par la suite de l'avantage de cette perte momentanée. »

Cet enrichissement par des legs est une pratique courante à l'époque, et Cicéron admet lui-même fin 44 av. J.-C. avoir hérité de ses amis et parents pour plus de vingt millions de sesterces.

Vicissitudes dans une République à la dérive

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Après le coup d'éclat de l'affaire Catilina, la carrière politique de Cicéron se poursuit en demi-teinte, pris entre les deux camps optimates et populares et n'ayant pas la base politique et clientélaire suffisante pour incarner une troisième voie.

Après la formation en d'une association secrète entre Pompée, César et Crassus (le premier triumvirat), César, consul en , propose d'associer Cicéron comme commissaire chargé de l'attribution aux vétérans de terres en Campanie, ce que ce dernier croit bon de refuser. S'apprétant à gagner les Gaules à la fin de son consulat, César propose à Cicéron de l'accompagner comme légat, mais ce dernier refuse ce qui l'aurait éloigné de Rome.

En mars , ses ennemis politiques, menés par le consul Gabinius et le tribun de la plèbe Clodius Pulcher qui lui voue une haine tenace depuis qu'il l'a confondu en dans l'affaire du culte de Bona Dea, déposent un projet de loi punissant tout magistrat ayant fait exécuter un citoyen sans jugement. Ce projet vise implicitement Cicéron, pour l'exécution des partisans de Catilina sans procès régulier. Isolé, lâché par Pompée et par l'autre consul Pison dont il était parent par alliance, Cicéron affranchit ses esclaves pour leur éviter d'être vendus aux enchères et quitte Rome le 11 mars, veille du vote approuvant cette loi. Désigné liquidateur de ses biens, Clodius fait détruire sa maison sur le Palatin et, à la place, fait consacrer par un pontife un portique à la déesse Libertas. Dans le même temps, Gabinius pille la villa de Cicéron à Tusculum. Quant à Cicéron, il se morfond dans cette retraite forcée à Dyrrachium, puis à Thessalonique.

Pompée, protecteur de Cicéron.

À Rome, ses amis tentent d'organiser un vote annulant la loi de Clodius. Son frère sollicite Pompée, qui s'est brouillé avec Clodius, tandis que Publius Sestius obtient la neutralité de César. Mais Clodius s'oppose à toutes les tentatives légales grâce aux vetos des tribuns, puis avec ses bandes armées. Le nouveau tribun de la plèbe Titus Annius Milon, partisan de Cicéron, forme à son tour des bandes ; les affrontements se multiplient. Pour avoir l'avantage du nombre, Pompée fait venir en masse à Rome des citoyens de villes italiennes et obtient le le vote d'une loi (Lex Cornelia) prescrivant le rappel de Cicéron et la restitution de ses biens.

Dès qu'il en est informé, il quitte Dyrrachium et gagne l'Italie par la mer. Il débarque à Brindes le 5 août. De là, il gagne Rome où il est accueilli triomphalement le 5 septembre. Le lendemain, il prononce au Sénat un discours de remerciement (le Post Reditum in Senatu). C'est un succès au-delà de ses espérances. Dès le lendemain, il propose un senatus-consulte confiant pour cinq ans les pleins pouvoirs à Pompée pour le ravitaillement de la ville. Le texte est adopté et acclamé par la foule. Il peut dès lors s'attaquer à son second objectif, qui devient pressant : rétablir sa situation financière et récupérer son patrimoine, mis sous séquestre. La première étape, pour sa dignitas, est de récupérer sa demeure de prestige au Palatin. Il lance la procédure devant le collège des pontifes et plaide le 30 septembre (De domo sua). Il obtient gain de cause. Le Sénat peut dès lors trancher en octobre, malgré les man?uvres dilatoires de Clodius. Il obtient la restitution de sa maison et une indemnisation de 2 750 000 sesterces : deux millions pour la destruction de cette maison, 500 000 pour sa villa de Tusculum, 250 000 pour celle de Formies, ce qu'il trouve trop peu, écrit-il à Atticus en reprochant leur « jalousie » aux sénateurs. Obstiné, Cicéron veut reconstruire sa maison mais Clodius, obstiné lui-aussi, l'accuse de sacrilège devant l'assemblée des comices ; ses bandes harcèlent les ouvriers qui ont commencé les travaux, incendient la maison du frère de Cicéron, attaquent celle de Milon. Pompée doit intervenir pour ramener l'ordre et permettre la reconstruction de la maison de Cicéron.

Au début de , enhardi par ses succès oratoires, Cicéron tente de revenir en politique : sans attaquer les triumvirs de front, il lutte contre leurs protégés, poussant Milon à activer ses bandes contre Clodius, invectivant contre le césarien Publius Vatinius. Il va même dans le plaidoyer pour Sestius jusqu'à prôner, plus nettement qu'avant 63, un rassemblement de tous les bons citoyens, qui élargit le concept d'optimates jusqu'à y inclure les affranchis influents, et il appelle de ses v?ux une République où les triumvirs n'auraient pas le premier rôle. Mais ceux-ci se réunissent à Lucques pour renouveler leur accord et l'une de leurs décisions a dû être de mettre l'orateur au pas. Pompée lui fait rappeler la protection qu'il lui doit. Cicéron doit prononcer au Sénat le de Provinciis consularibus et obtenir la prolongation du pouvoir proconsulaire de César sur la Gaule, ce qui permet à ce dernier de poursuivre la guerre des Gaules. Cette palinodie embarrassante, selon les termes de Cicéron, est suivie d'une autre lorsqu'il doit plaider pour la défense de Vatinius.

Clodius Pulcher gisant mort sur la Voie Appienne, dessin de Francesco Bertolini, av. 1909.

Tout en acceptant cette domination des triumvirs, Cicéron ne manque pas de rappeler sa présence et son rôle dans le domaine politique par la publication de deux ?uvres qui n'ont pas qu'une portée littéraire ou philosophique : le De oratore en 55, où il souligne qu'un grand orateur doit occuper une place de premier plan dans la cité, et le De Republica (de 54), où l'on peut deviner, malgré l'état lacunaire dans lequel ce traité nous est parvenu, que l'auteur se verrait bien un des tuteurs, sinon le tuteur, de la République.

Les luttes politiques dégénèrent en affrontements violents entre partisans de Clodius et de Milon, empêchant la tenue normale des élections consulaires pour l'année . Pompée et Crassus ne sont élus qu'en janvier 55, grâce à Pompée, Vatinius obtient la préture malgré l'opposition de Cicéron. Ce dernier doit défendre des amis de Pompée et même Vatinius l'année suivante. Il s'en plaint dans ses lettres « je suis forcé de plaider à la demande de gens qui m'ont rendu des services pour des hommes qui ne m'en ont guère rendus » . Au sénat, la rencontre avec Pison revenu de sa province est un règlement de compte verbal : Cicéron répond par le Contre Pison d'une violence extrême

Clodius est tué début dans l'une d'une rencontre ; Cicéron prend naturellement la défense de son meurtrier, Milon. Mais la tension est telle lors du procès que Cicéron, apeuré, ne peut plaider efficacement et perd la cause. Milon anticipe une probable condamnation en s'exilant à Marseille. Cicéron publie néanmoins la défense prévue dans son fameux Pro Milone.

Proconsulat en Cilicie (51-50)

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Carte approximative de la Cilicie et des provinces voisines.

En , le Sénat impose un intervalle de cinq ans entre l'exercice d'une magistrature et celui de la promagistrature correspondante en province, afin de mettre un frein aux endettements contractés lors des campagnes électorales qui sont ensuite remboursés par le pillage des provinces. La mesure contraint en à trouver des remplaçants pour les consuls sortants, qui doivent attendre pour rejoindre leur province. Le Sénat pallie ce problème en attribuant ces provinces aux anciens magistrats qui n'ont pu exercer leur promagistrature. Cicéron, qui avait renoncé à la Macédoine lors de son consulat, obtient donc un mandat de proconsul en Cilicie, petite province romaine d'Asie mineure, charge qu'il prend sans enthousiasme. À l'époque, cette province couvre un territoire plus large que celui qu'elle aura sous l'Empire, et comprend aussi la Lycie, la Pamphylie, la Pisidie, la Lycaonie ainsi que Chypre que Rome vient d'annexer.

Selon Plutarque, Cicéron gouverne avec intégrité. C'est l'occasion de mettre en pratique sa philosophie de gouvernement des provinces exposée dans une lettre à Caton de 51, basée sur la paix et la justice, essentiellement fiscale : il rencontre les élites locales des villes qu'il traverse, supprime les charges fiscales injustifiées, modère les taux d'intérêt usuraires, noue alliance avec Dejotarus, roi de Galatie et Ariobarzane de Cappadoce. Il dit vouloir suivre les principes de Q. Mucius Scævola, proconsul d'Asie, qui recommandait, dans les procès, de faire juger le défendeur par ses compatriotes, le Romain par les juges romains, le Grec par un juge grec, ce qui limite le favoritisme pratiqué par beaucoup de ses collègues. Sa correspondance le montre en magistrat attentif, traversant les montagnes et parcourant de longues distances du début à la fin de son mandat pour tenir ses assises dans les principales cités de sa province. Scrupuleusement respectueux des lois, Cicéron se permet pourtant des aménagements pour entretenir son réseau d'amitiés et de clientèle : au cours de son mandat, il envoie à ses collègues des autres provinces plus d'une centaine de lettres de recommandation, la plupart au profit de citoyens romains, et en reçoit un certain nombre ; il écrit au proconsul d'Asie Q. Minucius Thermus, en violation de la règle affichée au début de son mandat, pour lui demander de se saisir des litiges concernant les domaines d'un citoyen romain à Parion. Ce souci de ménager ses amitiés romaines le met dans une situation délicate quand son ami Brutus, qui a prêté à gros intérêt au roi Ariobarzane de Cappadoce, lui demande de se charger du recouvrement : Cicéron doit se résigner à lui dire que le « pauvre roi » est insolvable. La seconde affaire est plus grave : Brutus avait prêté à un taux usuraire à la cité de Salamine de Chypre dans la province de Cicéron ; avec le soutien d'Appius, prédécesseur de Cicéron, le représentant de Brutus avait fait encercler par des cavaliers le sénat de Salamine si bien que cinq sénateurs étaient morts de faim. Cicéron fait libérer les sénateurs et déplore la conduite indigne de Brutus.

À l'automne 51, Cicéron doit mater une révolte dans les monts Amanus proches de la Syrie, où Antioche est sous la menace des raids parthes. Il lève des troupes et nomme légat son frère Quintus qui a acquis l'expérience militaire lors de la guerre des Gaules. Après deux mois de siège de la cité de Pindenissus, foyer de l'insurrection, les insurgés capitulent. Pour ce fait d'armes somme toute modeste, Cicéron est salué imperator par ses soldats, et songe à demander à son retour la célébration du triomphe, par vanité ou pour se hisser au niveau d'importance d'un Pompée et d'un César.

Cicéron quitte sa province fin , et revient en Italie en plusieurs mois. Le solde des comptes de sa gestion lui laissent un reliquat personnel et légal de 2,2 millions de sesterces, déposés à Éphèse, sur lesquels Pompée fera main basse.

La tourmente de la guerre civile

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Fuite de Pompée à la bataille de Pharsale, gravure de l'Illustrated Universal History, vol. 3, 1882.

À son retour en Italie fin , une crise politique aiguë oppose César à Pompée et aux conservateurs du Sénat. Cicéron rencontre Pompée le 25 décembre, mais stationne hors de Rome, attendant selon l'usage que le Sénat l'autorise à y pénétrer en triomphateur. Il n'assiste donc pas aux séances du Sénat qui déclenchent le conflit avec César.

Lorsque ce dernier envahit l'Italie en , Cicéron fuit Rome comme la plupart des sénateurs, et se réfugie dans une de ses maisons de campagne. Sa correspondance avec Atticus exprime son désarroi et ses hésitations sur la conduite à tenir.

César, qui souhaite regrouper les neutres et les modérés, lui écrit puis lui rend visite en mars, et lui propose de regagner Rome comme médiateur. Cicéron refuse et se déclare du parti de Pompée. César le laisse réfléchir, mais Cicéron finit par rejoindre Pompée en Épire en .

Selon Plutarque, Cicéron, mal accueilli par Caton qui lui dit qu'il aurait été plus utile pour la République qu'il soit resté en Italie, se comporte en poids mort et ne prend part à aucune action militaire menée par les pompéiens. Après la victoire de César à Pharsale en , il abandonne le parti pompéien et regagne l'Italie : à son retour, il est bien accueilli par César qui se montre modéré, n'exerce pas de représailles contre ses opposants et, sur l'instance d'un groupe de sénateurs, gracie l'exilé Marcellus. Cicéron fait un éloge enthousiaste de cette clémence et exhorte César à réformer la République en prononçant le discours Pro Marcello, puis en profite pour obtenir la grâce de plusieurs de ses amis avec le Pro Q. Ligario et le Pro rege Deiotaro. Mais il déchante bientôt quand il ne constate aucun retour du pouvoir sénatorial. Dans une lettre à Varron du , il donne ainsi sa vision de son rôle sous la dictature de César :

« Je vous conseille de faire ce que je me propose de faire moi-même ? éviter d'être vu, même si nous ne pouvons éviter que l'on en parle? Si nos voix ne sont plus entendues au Sénat et dans le Forum, que nous suivions l'exemple des sages anciens et servions notre pays au travers de nos écrits, en nous concentrant sur les questions d'éthique et de loi constitutionnelle. »

Retraite politique et travaux philosophiques

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Cicéron en vieux sage, accueilli par Caton le Jeune, miniature anonyme, v. 1500.

Cicéron met ce conseil en pratique durant la période 46/44 av. J.-C. Il réside le plus souvent dans sa résidence de Tusculum et se consacre à ses écrits, à la traduction des philosophes grecs, voire à la rédaction de poésie. Il anime un cercle de jeunes aristocrates désireux d'apprendre la rhétorique à son contact et d'admirateurs comme Hirtius, Pansa et son gendre Dolabella, menant des exercices oratoires sur des thèmes d'actualité comme « les moyens de ramener la paix et la concorde entre les citoyens ».

Il déploie une intense activité rédactionnelle et publie en quelques mois ses ouvrages philosophiques majeurs, une façon selon lui de travailler au bien public en ouvrant au plus grand nombre l'accès à la philosophie : ainsi se succèdent l'Hortensius, la Consolation, les Académiques, les Tusculanes, le De finibus, De la nature des Dieux, De la divination, De la vieillesse.

Sa vie privée est néanmoins perturbée : il divorce de Terentia en , et épouse peu après la jeune Publilia, sa pupille. Selon le témoignage de Tiron après la mort de Cicéron, celui-ci, gestionnaire en fideicommis des biens de Publilia, l'aurait épousée pour éviter de lui restituer ces biens si elle convolait avec un tiers. En février , sa fille Tullia meurt, lui causant une peine profonde. Il divorce alors de Publilia, parce qu'il croit qu'elle s'était réjouie du décès de Tullia.

Ses relations avec César sont devenues assez distantes. Si César n'est pas le modèle de dirigeant éclairé que Cicéron théorisait dans son De Republica, il n'est pas non plus le tyran sanguinaire qu'on avait craint ; de toute façon, il est désormais maître absolu de Rome. Cicéron s'en accommode donc. À la demande de Brutus, il rédige un éloge de Caton, qu'il qualifie de « dernier républicain », petite manifestation d'indépendance d'esprit à laquelle César répond en publiant un Anticaton, recueil de ce que l'on peut reprocher à Caton tout en couvrant d'éloges Cicéron. Ce dernier conclut ce duel rédactionnel en complimentant « d'égal à égal » César pour la qualité littéraire de son écrit.

Le 19 décembre , César et sa suite s'invitent à dîner dans la villa de Cicéron à Pouzzoles. Au grand soulagement de Cicéron, César se montre charmant ; la conversation est agréable et cultivée, n'abordant que des sujets littéraires :

« Services magnifiques et somptueux. Propos de bon goût et d'un sel exquis. Enfin, si vous voulez tout savoir, la plus aimable humeur du monde. [?] L'hôte que je recevais n'est pourtant pas de ces gens à qui l'on dit : au revoir cher ami, et ne m'oubliez pas à votre retour. C'est assez d'une fois. Pas un mot d'affaires sérieuses. Conversation toute littéraire. [?] Telle a été cette journée d'hospitalité ou d'auberge si vous l'aimez mieux, cette journée qui m'effrayait tant, vous le savez, et qui n'a rien eu de fâcheux. »

Dernier engagement politique

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Trois mois plus tard, Cicéron est surpris par l'assassinat de César, aux Ides de Mars, le 15 mars , car les conjurés l'avaient laissé hors de la confidence en raison de son anxiété excessive. Dans le flottement politique qui suit, Cicéron tente de se rallier le Sénat, et fait approuver une amnistie générale qui désarme les tensions tandis que Marc Antoine, consul et exécuteur testamentaire de César, reprend le pouvoir un instant vacillant. Il fait confirmer toutes les décisions prises par César et organise ses funérailles publiques, qui tournent à l'émeute contre ses meurtriers. Comme d'autres sénateurs, Cicéron se replie dans ses villae de Campanie, où il continue sa production littéraire tout en se tenant au courant de l'évolution politique. Cicéron reprend espoir lorsque son gendre Dolabella, qui exerce le consulat en alternance avec Antoine, interdit les manifestations populaires à l'emplacement où César a été incinéré. De plus, Dolabella lui accorde le titre de légat, ce qui l'autorise à quitter l'Italie s'il le désire.

tête sculptée
Octave jeune, que Cicéron, son aîné de plus de quarante ans, ne put influencer.

Le jeune Octave, héritier de César, arrive en Italie en avril. Par ses distributions d'argent, il développe son influence auprès des vétérans de César démobilisés. Cicéron se montre hésitant. Il songe à rejoindre son fils à Athènes, mais renonce en cours de route et revient à Rome fin août. Début septembre , il commence à attaquer Marc-Antoine dans une série de discours de plus en plus violents, les Philippiques.

En novembre , Octave écrit plusieurs fois à Cicéron, qu'il finit par convaincre de son adhésion à la cause républicaine contre Antoine. Fin décembre, Cicéron prononce devant le Sénat la troisième Philippique, puis la quatrième devant le peuple, tandis qu'il encourage les gouverneurs des Gaules Plancus et Decimus Brutus à résister à la mainmise d'Antoine sur leurs provinces. En janvier , Antoine et Dolabella sont remplacés au consulat par Hirtius et Pansa, que César avait nommés d'avance et qui sont d'anciens élèves de rhétorique de Cicéron. Cicéron continue ses Philippiques, mais ne parvient pas à faire proclamer Antoine ennemi public par les sénateurs. Au contraire, il doit accepter qu'on lui envoie des négociateurs. En mars, accompagnés d'Octave, Hirtius et Pansa attaquent Antoine qui assiège Decimus Brutus dans Modène. Antoine est repoussé, mais Hirtius et Pansa, sur qui Cicéron comptait, sont morts dans les combats. Lorsque la nouvelle parvient à Rome en avril, Cicéron, dans sa dernière Philippique, couvre d'honneurs Octave et obtient enfin qu'Antoine soit déclaré ennemi du peuple romain.

Pour remplacer les consuls décédés, selon l'historien Appien, Octave propose que Cicéron et lui se portent candidats. Octave n'a ni l'âge ni le parcours politique pour être légalement consul, les sénateurs refusent donc, mais commettent la maladresse de repousser les élections à l'année suivante, laissant la République sans dirigeant. Autre motif de préoccupation pour Cicéron, une lettre de Decimus Brutus lui révèle qu'un proche d'Octave l'incite à se méfier de lui. Fin juillet, une délégation de soldats force le Sénat à accorder le consulat à Octave, ce qu'un vote populaire ratifie le 19 août. Octave s'entend alors avec Marc-Antoine et Lépide, et constitue le Second triumvirat, qui reçoit fin octobre les pleins pouvoirs avec comme programme venger César de ses meurtriers.

Les trois hommes s'accordent pour éliminer leurs ennemis personnels. Malgré l'attachement d'Octave pour son ancien allié, il laisse Marc-Antoine proscrire Cicéron, après trois jours de négociations selon Plutarque. L'orateur est assassiné le 7 décembre au moment où il quitte sa villa de Formia pour gagner le port de Gaète ; sa tête et ses mains coupées sont exposées sur la tribune des Rostres, au forum, sur ordre de Marc-Antoine, ce qui choque fortement l'opinion romaine. Son frère Quintus et son neveu sont exécutés peu après dans leur ville natale d'Arpinum. Seul son fils, alors en Macédoine, échappe à cette répression.

La mort de Cicéron

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La mort décrite de Cicéron ne repose pas sur l'exactitude historique, les récits se contredisent. On est plus dans la rhétorique et la mise en scène. En fait, les biographes appliquent des colores, des éléments historiques qu'on déforme et qu'on manipule pour servir des intérêts esthétiques ou moralisants, dans ce cas, la dévotion, la pietas, la trahison, le fait de ne pas accabler les tueurs? Il est fort probable que les récits brodent à partir du fait brut de l'exécution. La mort de Quintus et de son fils (narrée par deux récits contradictoires et tardifs de Dion Cassius et Appien repose sur le même principe.

Le culte de la mort honorable et héroïque est très fort dans la Rome antique et tout homme sait qu'il est aussi jugé sur son attitude, ses poses ou ses propos lors de ses derniers moments. En fonction de leurs intérêts politiques ou de leur admiration envers Cicéron, ses biographes ont parfois considéré sa mort comme exemple de lâcheté (Cicéron est mis à mort alors qu'il est en fuite) ou plus souvent, au contraire, comme un modèle d'héroïsme stoïque (selon Plutarque, il tend son cou à son bourreau, qui ne peut supporter son regard).

La version de l'événement que donne Plutarque combine habilement ces deux visions :

« À ce moment, survinrent les meurtriers ; c'étaient le centurion Herennius et le tribun militaire Popilius que Cicéron avait autrefois défendu dans une accusation de parricide. [?] Le tribun, prenant quelques hommes avec lui, se précipita [?] Cicéron l'entendit arriver et ordonna à ses serviteurs de déposer là sa litière. Lui-même portant, d'un geste qui lui était familier, la main gauche à son menton, regarda fixement ses meurtriers. Il était couvert de poussière, avait les cheveux en désordre et le visage contracté par l'angoisse. [?] Il tendit le cou à l'assassin hors de la litière. [?] Suivant l'ordre d'Antoine, on lui coupa la tête et les mains, ces mains avec lesquelles il avait écrit les Philippiques. »

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  1. ? Grimal 1986, p. 24.
  2. ? Grimal 1986, p. 29.
  3. ? Anonyme (trad. Paul Marius Martin), Les hommes illustres de la ville de Rome, Les Belles Lettres, coll. « Collection des universités de France "Budé" », , p. 179, note n 659.
    La compilation est le seul texte à faire descendre Cicéron de Titus Tatius, en déformant la gens de Tullius en Tatius.
  4. ? Grimal 1986, p. 26.
  5. ? Roman 2020, p. 43.
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  11. ? Grimal 1986, p. 343.
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  73. ? Gaston Boissier, « Brutus d'après les lettres de Cicéron », Revue des Deux Mondes, Vol. 48, No. 1 (1 novembre 1863), p. 68-71 [2]
  74. ? Epistulae ad familiares, V, 20 ; Pierre Hamblenne, À propos des « comptes de Cicéron », Revue belge de philologie et d'histoire, Tome 59 fasc. 1, 1981, Antiquité. p. 74 [3].
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  77. ? Grimal 1986, p. 305-306 ; 310.
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  84. ? Grimal 1986, p. 371.
  85. ? Grimal 1986, p. 379-380.
  86. ? Grimal 1986, p. 382-383.
  87. ? Grimal 1986, p. 390.
  88. ? Grimal 1986, p. 405-406.
  89. ? Grimal 1986, p. 412, 415.
  90. ? Grimal 1986, p. 422-425.
  91. ? Grimal 1986, p. 427.
  92. ? Stroh 2010, p. 347 ; François Hinard, Sylla, Paris, Fayard, 1985, p. 195.
  93. ? Grimal 1986, p. 433-434.
  94. ? François Prost, Petit Manuel de la Campagne électorale / Lettres à son frère Quintus, Les Belles Lettres, coll. « Commentario », , p. CLXXI-CLXXV.


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